Midgard State

07 janvier 2006

Une presque histoire de violence

histaffPoussant le message véhiculé par l’image dans des retranchements que l’on pourrait qualifier de par delà le bien et le mal, Cronenberg cherche sempiternellement la perte, la dissolution dans un doute coupable. Comment de fait appréhender ses messages, saisir l’importance de son questionnement ? Doit-on se laisser aller à une lecture séparée de ses artifices ou bien se plonger dans le ressenti ? Voilà la réelle difficulté qui se pose lors de l’expérience A History Of Violence, hésitant entre mise en abîme ironique et vacuité désarmante. S’ouvrant sur un long plan séquence fascinant, le film du réalisateur canadien pose avec tact une sorte de voile pesant, habile mise en place d’une tension opaque qui ne demande qu’à éclater. Néanmoins, et malgré l’arrivé impromptu d’un indice sanglant quant au futur propos, cet état de paix trompeur s’étire au gré de la description de la vie de Tom Stall. Père de famille typique et quelque peu désabusé, ce dernier se contente de sa sphère familiale passionnée transpercée de journées de travail joyeusement mornes. Un amas de certitudes pleines qui éclate bruyamment lors de l’entrée en scène de deux tueurs particulièrement sauvages décidés à empiéter sur la tranquillité de Tom. Exécutant froidement cette double menace avec une maîtrise dérangeante, le serveur apathique devient rapidement un super héros local auréolé d’un respect construit de toutes pièces par les médias. Projeté malgré lui dans une dimension créatrice de personnalité il va dès lors appartenir à sa popularité et subir les conséquences de son accès de fureur. C’est en ce sens que A History Of Violence opère sa première percée dans sa critique insolente du mode de vie américain placée sur deux axes, à savoir la banalisation de la violence et la conservation d’un idéal de vie sociale par tous les moyens. Visages décharnés et inhumains se succèdent au gré de gros plans hurlant leurs propres relents macabres et chirurgicaux. Un souci de démonstration trébuchante, malsaine émane de ces flashes coups de poing , qui ne peuvent pourtant pas se résumer à la fascination de Cronenberg pour la chair et la monstruosité dans l’humain. Le ridicule fait également partie de ce bal mortuaire, relayé par la galerie édifiante de figures animées maladroitement d’articulations peu fiables et de spasmes grotesques. Jusqu’au cliché assumé de l’homme mystérieux à la cicatrice et l’œil de verre, incarné ici par un Ed Harris au calme imposant.

histbarSourd combat d’un père désireux de sauvegarder ses acquis, le film projette en toile de fond le témoignage clair d’une société fondée sur une histoire violente. Jouant sur les mots entre la vision littérale de son titre et sa forme plus éloignée pour les spectateurs francophones (A History Of Violence est une expression signifiant un passé trouble), le réalisateur dévoile une construction de la quiétude sociétale nécessitant le recours à une forme de brutalité. Celle-ci marquant par là même au fer rouge l’édification de la nation américaine. Le recours à la violence est ici vu comme une rencontre difficilement évitable, voire liée à la fatalité, perdant du coup un possible aspect séduisant. Chaque acte marqué par ce sceau bestial apporte des conséquences peu enviables, aboutissant à un rejet, une peur, une perte. Cronenberg découpe des arabesques noires et blanches, bonnes et mauvaises dépassant la légitimation de l’acte combatif pour en faire une constante au creux d’une vie ne l’empêchant pas de se recréer de manière bancale. La scène finale peut de fait se voir comme l’aboutissement désiré d‘une cavalcade meurtrière, juste mais souffrant d’un manque de conviction. Cette soumission au destin distillée à travers la dualité du personnage principal reste l’une des constantes de l’œuvre du cinéaste apparaissant surtout dans La Mouche dans l’irréversibilité tristement terrifiante baignant le film, doublée ici du sentiment de reproduction inconscient, quasi génétique de cette fascination. Un glissement ténu vers le fantastique qui ne s’aventure au final que dans un cul-de-sac émotionnel et narratif, laissant de côté un fils déviant pour cheminer sur les voies peut-être plus réflexives de l’influence du récit médiatique sur le rapport à la violence, rendue secondaire, risible, voire indépendante de toute situation.

histmortrnPlus que le héros, la notion de l’héroïsme est questionnée par le passé jeté au visage de Tom. Déambulant au cœur même d’une coexistence interne, le père de famille interpelle, brise l’identification première du spectateur pour révéler un statut déstabilisant et déclencheur du basculement. Déjà ébauché sans réelle intelligence dans Incassable, le fantasme vicié du super héros prend tout son sens dans A History Of Violence, dénué d’artifices étouffant et de lourdes symboliques. Tom se découvre, retrouve sa nature dans une mutation esquissée lestement au détour d’une scène magistrale, brassant des sentiments mêlés de peur et de respect imposé à l’humain en tant qu’être. La monstruosité s’étend brutalement, recouvre les limites physiques et psychologiques de l’homme sans bruit ni transition. Une cassure nette, organique, ponctuée de magnifiques plans serrés sur une fenêtre constellée de mouches, cherchant le cadavre d’un personnage désormais disparu. La violence semble planer, se poser au gré de symboles christiques expiatoires sortant de volutes d’ombre dans une fureur rude face à laquelle Cronenberg refuse de détourner le regard. Pourtant, sous cette croûte rugueuse et passionnante se dissimule une simplicité totalement désarmante. Laissant s’enrouler jusqu’à l’essoufflement un scénario sans relief autour de dialogues étonnants de banalité, A History Of Violence semble désirer se couper de toute communication avec le spectateur.

Malgré une idée de départ forte et une démonstration stupéfiante de maîtrise au niveau de la réalisation, le film peine à « emporter » le public avec lui. Saisissant, certes, captivant peut-être, il reste tout de même très extérieur, se moquant des tentatives désespérées de décryptage actif. Dépositaire d’une « seconde partie » (le voyage à Philadelphie) perdant en quelques scènes la saleté fascinante et angoissante pour la remplacer par un passage éclair à travers un mur de répliques insignifiantes et de non-dits assez pesants et prévisibles, le film de Cronenberg se perd dans sa propre sobriété de fond. Une œuvre schizophrénique se dessine alors petit à petit, nous laissant face à ce même questionnement : Une complaisance dans la facilité avec comme justification intellectuelle de possibles pistes masquées s’adressant à une réflexion qui n’a peut-être pas lieu d’être ou bien une plongée démoniaque et tétanisante dans une critique acerbe de sa propre existence et de la société ? La réponse est sans doute dans cette espèce d’incapacité à avoir su concevoir un récit « acteur ». A History Of Violence est un film surprenant, terrifiant, parfois génial mais qui ne parvient pas à trouver des bases suffisantes pour faire tenir son propos labyrinthique, auréolé de carences de construction profondes.


histd_but7

Posté par Fayt à 00:51 - cinéma - Commentaires [1] - Rétroliens [0]


12 mars 2005

L'alchimie pour les nuls

edward_and_denEn ce moment sur Canal + est diffusé une série animée japonaise produite par le talentueux studio Bones (assez méconnu en France mais à qui l'on doit entre autres RahXephon, l'envoûtant et glacialement pessimiste Wolf's Rain, Scrapped Princess ou encore le film Cowboy Bebop, qui mérite une attention toute particulière de par sa construction narrative et sa recherche psychologique ), et nommée Full Metal Alchemist. Se plaçant dans un contexte uchronique, l'univers propre à FMA place comme point d'ancrage de la société l'alchimie. En un sens nous assistons à une dérivation du monde tel que nous le connaissons si cette science qualifiée d'occulte s'était petit à petit hissé au rang de base incontournable des évènements se déroulant au gré de l'existence. Une sorte de révolution en résumé après une série de découvertes fondamentales. De ce fait, l'ensemble des institutions présentes se construit avec cette donnée, aboutissant à une division spécifique des gouvernements utilisant l'alchimie en tant que fondement de leurs actions. Chaque état possède donc une de ces branches, bien entendu rattachée à l'armée, et mise à profit dans des maintiens de l'ordre divers, mais aussi dans la résolution d'enquête ayant trait à la politique, voire la géopolitique. Néanmoins, il demeure une strate supérieur à la sobriété énigmatique, connue sous l'appellation des « Alchimistes d'Etat », destinés agir lors de conflits militaires de premier ordre, en tant que soutien de troupes, voire de nettoyeurs dans le pire des cas. C'est dans ce contexte trouble et quasi autocratique que vivent Alphonse et Edouard Elric, deux jeunes garçons vivant paisiblement dans le village de Rizenbull, bercés depuis leur plus jeune âge par le spectre de l'alchimie, initié par leur père, scientifique de renom.

full_metal_alchemist___01_107_b

Néanmoins, et après la disparition de leur mentor et géniteur, les deux enfants poursuivirent leur existence avec leur mère, peu encline à leur conseiller la voie de l'étude de l'alchimie, du moins dans les premiers instants d'un deuil lié fortement à cette même approche scientifique de l'environnement. Intrépides et inconscients, les jeunes garçons rythment leur développement d'études et de contemplation, inscrit dans un schéma idéal de naïveté et d'équilibre. Pourtant , le décès soudain de leur mère va définitivement remettre en question leur relation d'une part aux autres mais également à ce qui les berce et les entoure depuis tant d'années. Effectivement, se rendant compte que la femme qui les a élevée leur a laissé un libre accès à l'alchimie simplement pour posséder un souvenir réminiscent et récurrent de leur père à travers eux, les deux frères imputent également la longue maladie dégénérescente de leur mère au départ de ce dernier, qui n'a jamais offert une seule preuve de sa survie ou de sa mort. Ce voile opaque, permettant de conserver un espoir rongeant la moindre once de bien-être évasif mine cruellement chaque individu d'une famille isolée humainement et géographiquement. Rongé par une tristesse aveuglante et des remords tortueux, le duo de jeunes garçons va alors tenter une des expériences interdites de l'alchimie, auréolée de tabous et dépassant toute rationalité, la transmutation humaine. Désireux de ressusciter leur mère, considérant sa mort comme un fardeau cisaillant et une injustice flagrante, les deux garçons vont alors se plonger dans les ouvrages scellés détenus dans la bibliothèque familial afin de découvrir le cheminement de cette Oeuvre alchimique. Se basant sur le principe de l'échange équivalent, fondation séculaire de cette science des éléments, et après avoir récolté les ingrédients nécessaires, les enfants vont alors offrir leur sang en échange de l'incarnation de leur mère.

nth2003092

Un bruit, une lueur sont les témoins muets de la tragédie qui s'amorce. Trop présomptueux de leur capacité, les jeunes gens s'avèrent submergés par la puissance de leur exécution, et commencent à être littéralement dissous par l'aura émanant de cette expérience. Voyant son frère emporté par ces flots luminescents, Edouard sacrifie son bras et sa jambe droite en essayant de le retirer du tourbillon vociférant, trouvant juste le temps de tracer un symbole sur une des armures de la pièce afin d'y enfermer l'âme d'Alphonse. Revenus à eux, ils ne peuvent que constater l'indicible. Ce qu'ils sont parvenus à invoquer n'est qu'un tas de chair informe, image terrible et désarmante pour des enfant d'à peine 12 ans. Encore sous le choc, Al conduit rapidement son frère gravement blessé chez leur meilleure amie Winry Rockbell, dont la grand-mère, Pinako, est une spécialiste des méca-greffes (sorte d'implants métalliques remplaçant des membres sectionnés). Soumis à une véritable torture, dans le sens où chacun de ses nerfs doit être attaché séparément avec une conducteur d'acier, Ed ne se remettra que difficilement de cette opération à laquelle assiste un obscur Alchimiste d'Etat du nom de Roy Mustang, opérant sous le pseudonyme de l'alchimiste de feu. La venue de ce dernier fait suite aux nombre titanesque de lettres adressées aux personnes ayant pu connaître leur père, expédiées par Alphonse et Edouard. Un seul individu daigna y répondre du fait d'une recherche personnelle similaire.

nth20041021

Sans réaliser de révélation désobligeante sur la suite des évènements, Ed va s'engager rapidement dans la faction des Alchimistes d'Etat, accompagné de son frère, afin d'avoir accès à la Grande Bibliothèque, recelant des livres alchimiques anciens et hors de portée des simples citoyens. C'est en effet en leur sein que ceux-ci espèrent dénicher des indices sur la localisation de la pierre philosophale, dont les caractéristiques spécifiques leur permettraient de recouvrer leur enveloppe charnelle respective, et surtout d'enfin ramener à la vie leur mère. Un sacrifice conscient par conséquent, amenant un tiraillement entre une autorité militaire souvent injuste, un but viscéralement focalisé, et l'appel d'une moralité sous-jacente et personnelle allant totalement contre les agissements des Alchimistes d'Etat. Les héros ressentent de fait une réelle division frustrante et souvent paradoxale. Opérant une mutation longue et irrégulière, ceux-ci connaîtront l'entrebâillement d'une porte de fuite vers un état stabilisé par le biais de leur rencontre avec le tueur d'alchimistes, Scar. On pourrait d'ailleurs rapprocher ce passage de la série d'une autre production japonaise connue sous le patronyme de l'Autre Monde, dans la réflexion proposée sur les espérances bafouées, la crédulité irriguée par la manipulation, ainsi que sur la légitimité d'une vengeance guidée par les chimères d'une cause fantasmée. Les véritables motivations se doublent fréquemment d'inspirations voilées opérant de nombreuses scissions dans des personnalités au départ trop guindées pour conserver une once d'humanité. La répercussion des actes devient du coup le moteur général de la narration et augurent à chaque occurrence la présence de ponts de vue aussi divers qu'antagonistes, ne tombant pas comme des sentences stériles, mais prônant la mise en place d'un dialogue et de la défense d'une attitude ou d'une autre. On ne se retrouve donc pas sur le pont branlant du manichéisme forcené, et il s'avère nettement fascinant d'observer les intrusions de traits de caractères insoupçonnés, en décalage avec le ton même des évènements ou encore des personnages, non pas pour spécialement dédramatiser, mais dans le but d'éloigner la focalisation afin d'opérer la même distance égoïste (humaine) que celle oeuvrant dans la réalité matérielle.

fma16_1361

Même si l'on se devine concerné par un sujet en particulier, le voile de l'intérêt désintéressé chute aisément devant la volonté de bien-être et de gratification en résultant. Le rôle s'amenuise pour entrouvrir la voie vers une projection de soi dans une mise en avant de sa personne malgré le contexte. Les personnages principaux avancent donc vers une complexification attachante, car proche, sans être totalement incrusté dans les moeurs réelles sans quoi leur intérêt romanesque, du moins dans le cas d'une série animée, amènerait un renvoi à soi-même un peu trop percutant. Mais c'est également une civilisation qui est ici décrite. Formant comme explicitée plus haut une sorte de parallèle avec la nôtre, celle-ci chute dans des abîmes quasiment semblables à ceux menaçant à plus ou moins long terme la stabilité sociale et politique, à savoir une sorte de course vers l'appropriation personnelle et indivisible d'une ressource servant de moteur à tout un peuple. Un épisode fait d'ailleurs admirablement bien le parallèle entre le statut d'Einstein face à la création de la bombe atomique et celui d'un alchimiste du nom de Marco confronté à sa création, une espèce d'ersatz de la pierre philosophale ayant conduit au massacre du village d'Ishbal. En effet, cette « pierre » protéiforme, décuplant les pouvoirs des alchimistes, fut utilisée durant une révolte afin de miner les foyers de soulèvements. Cependant, et alors que la volonté première n'était basée que sur un principe de crainte, l'opération tourna cours, et les alchimistes d 'Etat, ivres de cette puissance conduirent à leur perte des centaines de femmes et d'enfants. Même les plus honnêtes et paisibles des émissaires de l'état furent pris d'une folie destructrice inaltérable. On y verra bien évidemment une manifestation de la volonté de puissance, insidieuse et gangrenant les esprits de soldats qui ne comprennent pas les rouages automatisés de leurs actes. Ils ne regrettent pas, là est la nuance, ils ne comprennent tout simplement pas. Une analyse relativement intéressante dans une série qui pourtant donne la part belle à des situations souvent humoristiques et à un ton suivant une voie similaire. Mais là ou la similitude avec Einstein s'éloigne quelque peu,  c'est dans le traitement de la culpabilité qui atteint dans Full Metal Alchemist des proportions d'abandon et de résignation de l'existence morbides. Une distanciation découlant en droite ligne du traumatisme d'un pays, et surtout de ses habitants, décantant cette phobie de la destruction et de l'anéantissement à travers divers médias culturels dont l'animation et le manga. Ce n'est pas innocent si une grande partie de leur production met en scène des environnements à la désolation lugubre et stérile, des cendres sur lesquelles seules des valeurs comme le courage ou la folie dominent encore les esprits. Pour en revenir à la série, il pourrait planer quelques doutes à son encontre quant à sa fidélité avec les diverses notions de l'alchimie en tant que telles.

normal_fma_op1001

S'il est vrai que certaines affirmations divergent, on retrouve des notions profondes, comme par l'échange alchimique qui se traduit dans la réalité par une mise à niveau du volume des éléments destinés à la fusion, et surtout par le principe de substrat. En effet, il est indispensable en alchimie de retirer une substance d'une autre afin de faire avancer l'Oeuvre jusqu'à son état final. Un exemple, dans le Grand Oeuvre (à savoir une sorte de métaphore désignant l'art alchimique en général et composé de trois phases distinctes) il était nécessaire de réaliser tout d'abord deux « principes », celui nommé mercuriel, et celui du soufre, puis d'achever cette tâche par une cuisson, menant droit, logiquement, à la création de la Pierre (alias la pierre philosophale). Au sein de ceux-ci, la méthode consistait en réalité à extraire en premier lieu le mercure et le soufre, puis à les raffiner jusqu'à obtenir une purification semblant «l'or et l'argent », jusqu'à les mêler dans l'Elixir Blanc, qui lui-même deviendra par la suite l'Elixir Rouge au terme d'une variation chromatique prouvant la réussite de l'Oeuvre. Néanmoins, où se trouve précisément le concept d'échanges d'éléments de même valeur dans l'aboutissement d'une transmutation comme explicitée dans la série ? Et bien tout bonnement dans les fondements même de l'alchimie, qui se basent sur l'association de couples d'opposés, à l'image du Soufre et du Mercure permettant la naissance d'une troisième entité réunissant les deux autres.

symbole_alchimie

(l'auteur de cette image est Fabien, aka "Fox Natural Concept" )

La recherche met en effet en lumière la volonté de former une harmonisation de deux composantes possédant les caractéristiques de ces dernières, sous la forme d'une tierce entité  nommée « rebis », ou double-chose. On la représente d'ailleurs souvent par le biais d'un oeuf ou d'un être androgyne. Ces mots d'un Adepte définissent d'ailleurs fort bien son statut : « Tous s'accordent en un qui est divisé en deux ». Mais bien entendu et comme cité plus en amont, les associations s'organisent entre « objets » de valeur équivalente, comme le corps et l'esprit par exemple, qui figurent tous deux une matérialité chez les alchimistes. D'où le fait d'incarner dans la pierre philosophale et la transmutation des corps (capture de L'Esprit Universel dans un vase alchimique ) ces deux notions mêlées. On se retrouve ce point avec l'unes des inspirations fleuves de la série de Bones, soutenant pratiquement l'ensemble des relations de personnes à personnes mais aussi la construction même de cette dernière. Effectivement chaque intervenant semble devoir abandonner une de ses composantes affectives ou matérielles pour pouvoir avancer sur le fil ténu de sa propre existence. Les frères Elric ont dû pour l'un sacrifier la moitié de son corps, et pour l'autre son être tout entier, tandis que Roy Mustang s'est séparé de son honneur de soldat et de sa naïveté soumise à un héroïsme sur commande. Une scission évidente qui leur a permis d'une part de renaître autre tout en conservant leur ancienne personnalité masquée, lui octroyant parfois une porte de sortie dans certaines situations, et d'autre part de s'insérer dans un univers qui ne semblait pas destiné à les accueillir . A ce propos, on peut apercevoir un rapprochement intéressant entre la compétence alchimique relative à l'emprisonnement d'un esprit au creux d'un objet physique et l'attachement de l'âme d'Alphonse dans les méandres d'une armure géante, dans une symbolique de la mise en place de l'impalpable et de l'indéfini au niveau du matériel. De plus, le binôme principal mettant en scène Al et Ed fonctionne comme une analogie de la réunion d'antagonismes.

mercuriusEn effet, l'un peut se considérer solitaire et colérique, tandis que l'autre démontre plutôt un certain altruisme, le besoin d'être entouré, et une mesure réfléchie. Séparés, ils agissent dans les grandes lignes de leur caractère, sans toutefois se cantonner à un rôle en particulier, mais ensemble ils laissent entrevoir des facettes inédites et deviennent un autre « être », plus tourmenté, démonstratif et paradoxalement en repli sur lui-même. Il s'avère par conséquent que la dualité, l'échange et la transmutation se placent comme inspirations directrices du schéma relationnel, recoupant l'Ouroboros, symbole cher aux alchimistes, évoquant la présence en chacun d'un ensemble d'éléments relatifs au Tout et conduisant à la métamorphose des corps et par extension des esprits. De même, et pour compléter le principe de l'échange équivalent  en reprenant les mots de Canseliet : « On obtiens rien sans donner en échange, [...]au cours des ans, voire des siècles, les successifs possesseurs d'un livre d'étude, développent, par lui, une chaîne dont il demeure le maillon tangible et perdurable ». Il est donc probant de rapprocher cet affirmation d'une part de la focalisation sur la personne au sein de l'environnement direct, fil tendu au coeur même du tissu de la vie, à l'image de la manière de procéder de la narration, et d'autre part d'une transmission du savoir, source d'une sorte de mythologie scientifique. Enfin, cette série utilise tellement de symboles liés à l'alchimie qu'il serait trop long de tous les énumérer. Sachons simplement que l'on retrouve le caducée d'Hermès qui est le principe de tout, l'origine du mélange et l'emblème d'Edouard, ce qui correspond bien a son statut, associé au serpent crucifié de Flamel. Un enchevêtrement relativement austère et complexe il est vrai, assez difficile à saisir sur le coup, mais qui abrite des aspects réflexifs très intéressants. Je pense que j'en reparlerais plus tard.

41Pour finir, je tiens juste à signaler que ce texte n'est pas qu'une critique d'une série animée, certes de très bonne facture et qui mérite amplement que l'on s'y penche, mais également une exposition de l'alchimie en tant que science de l’esprit et séparée un tant soit peu des accusations mystiques et ésotériques. Ce domaine a quand même, à l'époque, introduit l'existence de trois ordres naturels (minéraux, animaux, végétaux), alors que les classifications existantes n'en comptaient que deux, et s'est illustré par une réflexion sur le Tout et le Un, autant physique que philosophique. D'autre part, les symboles de la Terre et du Ciel se rapprochant beaucoup de la philosophie chinoise forment une scission notable dans les pensées occidentales mises en scène. Tout en sachant bien sûr que l'alchimie est née au Moyen-Orient (Al Chemia), et que nombre de ses « chercheurs » se révélaient chinois ou coréen, comme par exemple Hoang-ti-nei-King. Au final il apparaît en sus une recherche sur le statut de l'esprit face à la matière et à leur concordance et une inspiration manifeste de l'existence de trois états psychologiques qu'évoquera plus tard Jung, à savoir le tryptique Nigredo, Albedo et Rubedo. Demandant une certaine recherche sémantique, l'alchimie demeure passionnante, et j'espère pouvoir en discuter davantage dans quelques temps.

flameroy

Posté par Fayt à 01:37 - cinéma - Commentaires [5] - Rétroliens [0]

25 février 2005

"A L'ouest des rails"

Le film de Wang Bing se déroule à Shenyang dans la chine profonde, autour et dans Tiexi Qu, un gigantesque complexe industriel né du temps de l'occupation japonaise. Les habitants de ce lieu sont les acteurs du film.
"A l'Ouest des rails" est un film engagé, dans le sens où le réalisateur et la caméra font réellment corps avec "le sujet". Le cinéaste vit au rythme des lieux qu'il visite, il n'installe pas de dispositif, il est accueilli, écoute, c'est un ami discret. Les gens qu'il suit et filme, font ce qu'ils ont à faire . Ils sont dans leur rythme de vie même s'ils se tournent parfois vers la caméra pour dire des choses qu'ils considérent comme importantes : "Filmes cet endroit. Il n'en restera bientôt plus rien." La forme de l'oeuvre comme les lieux filmés, les systèmes comme les hommes qui les vivent, tout est sur le point de sombrer. En Chine, le prolétariat n'est plus la base de l'économie. Ce film ,qui vit réellement dans son impuissance la fin d'un système, en est donc un constat. Le but de l'oeuvre n'est pourtant pas vraiment de faire changer les consciences (Wang Bing dit lui même qu'au départ il ne filmer ses usines que pour s'entrainer), car elle n'a pas était vue par ceux qu'elle pourrait faire réagir, les habitants de Shenyang ou même le peuple chinois.
Il s'agit là d'un drôle de phénomène : des jeunes cinéastes chinois qui filment un monde, qu'ils ne peuvent réellement montrer aux gens qui le peuple.
Wang Bing comme Jia Zhangke est un cinéaste de festival, la majorité de son public est cinéphile. Pourtant ce qu'il montre ne se justifie pas uniquement par son art mais surtout par le mouvement de la vie. Son oeuvre peut-être qualifié de "réaliste", car les artifices sont réduits.
C'est un cinéma qui semble se dérouler en "direct" comme le dit si bien Dominique Païni (l'ex-directeur de la cinémathèque française) dans les bonus du DVD du film. Ce qui ne signifie pas que le point de vue soit noyé, comme pour les émissions dites de réality-tv (ce qui fait l'aura de la réality-tv ce n'est pas la substance du monde filmé, mais le médium, le média, la télé elle même). Chez Wang Bing, à-priori, ce qui semble vibrer dans l'image c'est le lieu, pas le prétexte, pas l'aspect glamour que pourrait faire revétir l'image aux choses, aux phénomènes.
Ce cinéma vise-t-il un public, c'est-à-dire cherche-t-il à répondre à des attentes, ou se contente-t-il de se faire, comme on peut se contenter de s'exprimer à soi autant qu'aux autres? En fait nous le savons assez bien, du moins on nous l'a assez souvent répété "je est un autre".
Wang Bing fait un geste qu'il croit nécessaire, un geste instinctif. Il a une caméra , il regarde, garde en toute conscience se qui se déroule devant ses yeux. En nous contentant d'être à Shenyang au moment du tournage du film, nous aurions peut-être pu ressentir l'idée, la sensation que tente de nous procurer les neuf heures du film... "peut-être", rien n'est moins sûr. Le cinéaste, "cet homme à la caméra" a l'avantage de ne pas être pris au dépourvu, il suit les événements. Mais nous n'avons peut-être pas tous cette rigueur, cette lucidité du regard. "A l'ouest des rails" est une oeuvre singulière guidé par la nécessité de son contexte.

wootsuibrick ( suite au prochain numéro)

Posté par Fayt à 14:16 - cinéma - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

21 février 2005

Le cinéma, ses ertsatz et son industrie

Le cinéma est à sa source une industrie. Une industrie est régie par un mécanisme commercial. Le commerce prend donc le pas sur ce qu’est potentiellement tout œuvre de cinéma : un objet d’art, une expérience…

Dans les années 40, le jeune Orson Welles s’étonnait qu’il n’y ait pas, comme dans tout autre industrie, un secteur expérimental au sein du système hollywoodien. Paradoxalement, il méprisait le cinéma surréaliste de Luis Bunuel pourtant lié à cette idée d’expérimentation. André Bazin fait aussi remarquer, dans la biographie qu’il consacre à ce cinéaste, qu’Orson Welles est proche par la poésie de son cinéma, des œuvres qu’il méprisait dans sa jeunesse. Ce qui intéressait alors beaucoup le réalisateur de Citizen Kane c’était la capacité qu’avait le cinéma, contrairement à la plupart des autres arts visuels, à toucher un grand nombre de spectateurs. Mais les grands films du prodige n’ayant pas rencontré le succès public, ses rapports à l’industrie hollywoodienne étaient devenus calamiteux. D’autres grands cinéastes : Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, Akira Kurosawa ont su, par contre, trouver à plusieurs reprises ce succès public essentiel aux yeux des dirigeants de cette industrie.

Mais il serait normal, actuellement, de croire, que la logique commerciale due à l’aspect industriel du cinéma s’étant accentuée avec l’émancipation de la télévision, de moins en moins d’œuvres ambitieuses naissent au sein de cette industrie. C’est une logique qui concerne aussi les autres arts. La loi du marché, le capitalisme, la conception américaine de l’objet culturel comme valeur marchande a fait son chemin. Les lois du commerce, de " notre société du spectacle ", écrasent la notion de goût. Les médias vendent avant d’informer sur la nature de leur produit. L’authentique intimité que pourrait faire ressentir une œuvre est dénaturée par les représentations démultipliées par la publicité, le rythme imposait par les médias vomissant leurs pléthores d’images. Les images pouvant se singulariser se noient dans un chaos uniforme.

Le monde des images est un univers aujourd’hui moins clos, l’espace qui sépare cinéma d’art, cinéma industriel, images télévisuelles et informatiques, en même temps qu’il se creuse d’un point de vu économique, se lie par la nature du contenu. Les moyens pour produire et diffuser des images sont de plus en plus accessibles. Il n’est plus nécessaire d’être " un professionnel de la profession " pour se prétendre cinéaste. Le cinéma en est à un point où ses possibilités sont démultipliées par l’accès facile de sa technologie. L’industrie ne contrôle plus toutes les images : Internet et le piratage sont comme une épine dans son pied. Les œuvres réellement importantes ou subversives restent des exceptions confirmant la règle. Il n’y a pas de " révolution culturelle " en marche, mais juste un flux incessant d’images qui se phagocytent en suivant une logique mécanique imposée à sa source par l’Industrie du rêve.

L’image crée, c’est un outil qui permet la compréhension et la constitution du monde. Il n’est pas ici question de défendre les images du " pauvre " contre le puissant modèle du cinéma de " l’establishment " : À la fin du XIXème siècle, Jules Ferry en créant une école publique rendait accessible à l’ensemble du peuple la langue écrite, il a apporté un aspect fondamental de notre société, il n’a pas permis la naissance d’un plus grand nombre de grands écrivains. Il est donc clair que posséder les outils qui permettent de produire des images ne mène pas à une meilleure aptitude à faire de l’art, à créer des images qui portent un réel regard. Actuellement la question de l’art dans l’image cinématographique et ses descendants ne se joue donc pas dans l’accessibilité de ses outils mais dans les questionnements que peut faire naître cette accessibilité dans la réalité de notre Histoire.

wootsuibrick

Posté par Fayt à 12:32 - cinéma - Commentaires [10] - Rétroliens [0]

10 février 2005

Le dernier trappeur

Dans le "dernier trappeur" ce n'est pas l'homme le maître du jeu, c'est la nature, et c'est le thème de l'harmonie avec « notre » environnement qui est exploré. Ce sont les silences qui sont le plus riches d'enseignements; une sagesse précieuse irrigue les images, incitant le spectateur à ne pas aller vers les choses, mais à les laisser pénétrer son regard et son âme, les laisser « prendre de nous » . Les premières plans du film sont saisissants de beauté, et au fur et à mesure que s'installe leur poésie, ces paysages prennent des airs de paradis perdu. la sensation d'exotisme et de dépaysement laisse vite place à un étrange sentiment d'intimité avec ces reliefs, dont il émanent un langage qui nous semble lointain et pourtant familier, une calligraphie d'éther au parfum entêtant. On se coule dans les lignes de mouvements de la nature, qu'elle se fasse sauvage ou maternelle, avec ses colères et ses silences glacées, et c'est de là que vient ce lien si fort que l'on tisse avec elle et le héros . Il ne lui est ni soumis ni opposé, leurs essences sont intimement mêlées, et la frontière entre la conscience et l'extérieur semble abolie. Le présent acquiert une intensité rare, il cesse d'être ce pont insaisissable entre le passé et le futur pour devenir la seule règle tangible de cet univers. Alors que dans notre vie de tous les jours, l'instant paraît une prison de verre tendant compulsivement vers un avenir fantasmé, le présent ici semble ne tendre à rien d'autre qu'à lui même, et chaque chose semble murmurer la délicieuse immanence de cet éphémère perpétuel. L'homme agit comme le vent qui souffle ou hurle sur ces paysages, lové, happé dans la totalité du moment. On découvre dans le changement et le mouvement, dans la danse de la vie et de la mort, quelques perles d'éternité, dont l'arôme sera parvenu au spectateur qui se fait le serment de ne pas l'oublier. Dans la frénésie et le fracas de notre vie contemporaine, où la pensée est une interminable fuite en avant, ou l'art crie le supplice de la conscience de soi, on vient de recevoir une belle leçon d'être.

Posté par Fayt à 14:26 - cinéma - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

07 février 2005

Wonderful Days, où la mer rencontre l'acier

Voici un concentré de l'ambiance d'un film d'animation coréen, paru récemment en DVD, et nommé Wonderful Days. Réalisé par Kim Moon-Saeng il conte l'évoliution d'une société humaine confronté à son image viciée et à sa stérile volonté d'expansion maladive. Possédant une ambiance glauque, parsemée d'instants de paix volés, à la manière de papillons multicolores se laissant porter par le vent chaud après l'orage, il se rapproche dans son côté organico-metallique, d'oeuvres majeures, telles Ghost In The Shell, Akira, Blame, ou encore L'Autre Monde. Concentré de pessimisme jusqu'auboutiste, ce voyage lugubre dans de sombres couloirs âcres aux odeurs glacées se pare d'une réalisation somptueuse, qui n'étonne pas vraiment lorsque l'on sait que la Corée est le pays où tous les grands studios d'animation sous-traitent sans vergogne. Du moins les studios des pays riches, recherchant une qualité financière autant qu'artistique. Quand comprendront-ils que la solution ne réside pas dans une frustration d'animateurs réduits à un travail à la chaîne désarmant ? La culture, et l'art en particulier, ne doivent pas sombrer dans les méandres d'un prise de pouvoir marchand. Réduire ce domaine à une marchandise, en la matérialisant à la façon d'une paire de chaussette conduira simplement à opérer un plongeon dans un gouffre aussi profond que celui où sombrent les institutions sociales pour des raisons analogues. Mais c'est une autre histoire. Tout ça pour dire que Wonderful Days est une expérience à part, qui a fait surgir en chacun l'once d'onirisme qui manque justement à son monde. Loin d'être abouti, ce long-métrage frappe et ouvre quad même des horizons. J'en parlerai davantage bientôt, et vous laisse faire part de vos émotions, si tant est que vous ayez vu ce film, ou tout simplement vos attentes sur les circonvolutions de la S-F ou d'autres choses. En tout cas, une source d'inspiraton flagrante.

Posté par Fayt à 00:30 - cinéma - Commentaires [2] - Rétroliens [0]


  1