Le cinéma est à sa source une industrie. Une industrie est régie par un mécanisme commercial. Le commerce prend donc le pas sur ce qu’est potentiellement tout œuvre de cinéma : un objet d’art, une expérience…

Dans les années 40, le jeune Orson Welles s’étonnait qu’il n’y ait pas, comme dans tout autre industrie, un secteur expérimental au sein du système hollywoodien. Paradoxalement, il méprisait le cinéma surréaliste de Luis Bunuel pourtant lié à cette idée d’expérimentation. André Bazin fait aussi remarquer, dans la biographie qu’il consacre à ce cinéaste, qu’Orson Welles est proche par la poésie de son cinéma, des œuvres qu’il méprisait dans sa jeunesse. Ce qui intéressait alors beaucoup le réalisateur de Citizen Kane c’était la capacité qu’avait le cinéma, contrairement à la plupart des autres arts visuels, à toucher un grand nombre de spectateurs. Mais les grands films du prodige n’ayant pas rencontré le succès public, ses rapports à l’industrie hollywoodienne étaient devenus calamiteux. D’autres grands cinéastes : Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, Akira Kurosawa ont su, par contre, trouver à plusieurs reprises ce succès public essentiel aux yeux des dirigeants de cette industrie.

Mais il serait normal, actuellement, de croire, que la logique commerciale due à l’aspect industriel du cinéma s’étant accentuée avec l’émancipation de la télévision, de moins en moins d’œuvres ambitieuses naissent au sein de cette industrie. C’est une logique qui concerne aussi les autres arts. La loi du marché, le capitalisme, la conception américaine de l’objet culturel comme valeur marchande a fait son chemin. Les lois du commerce, de " notre société du spectacle ", écrasent la notion de goût. Les médias vendent avant d’informer sur la nature de leur produit. L’authentique intimité que pourrait faire ressentir une œuvre est dénaturée par les représentations démultipliées par la publicité, le rythme imposait par les médias vomissant leurs pléthores d’images. Les images pouvant se singulariser se noient dans un chaos uniforme.

Le monde des images est un univers aujourd’hui moins clos, l’espace qui sépare cinéma d’art, cinéma industriel, images télévisuelles et informatiques, en même temps qu’il se creuse d’un point de vu économique, se lie par la nature du contenu. Les moyens pour produire et diffuser des images sont de plus en plus accessibles. Il n’est plus nécessaire d’être " un professionnel de la profession " pour se prétendre cinéaste. Le cinéma en est à un point où ses possibilités sont démultipliées par l’accès facile de sa technologie. L’industrie ne contrôle plus toutes les images : Internet et le piratage sont comme une épine dans son pied. Les œuvres réellement importantes ou subversives restent des exceptions confirmant la règle. Il n’y a pas de " révolution culturelle " en marche, mais juste un flux incessant d’images qui se phagocytent en suivant une logique mécanique imposée à sa source par l’Industrie du rêve.

L’image crée, c’est un outil qui permet la compréhension et la constitution du monde. Il n’est pas ici question de défendre les images du " pauvre " contre le puissant modèle du cinéma de " l’establishment " : À la fin du XIXème siècle, Jules Ferry en créant une école publique rendait accessible à l’ensemble du peuple la langue écrite, il a apporté un aspect fondamental de notre société, il n’a pas permis la naissance d’un plus grand nombre de grands écrivains. Il est donc clair que posséder les outils qui permettent de produire des images ne mène pas à une meilleure aptitude à faire de l’art, à créer des images qui portent un réel regard. Actuellement la question de l’art dans l’image cinématographique et ses descendants ne se joue donc pas dans l’accessibilité de ses outils mais dans les questionnements que peut faire naître cette accessibilité dans la réalité de notre Histoire.

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