histaffPoussant le message véhiculé par l’image dans des retranchements que l’on pourrait qualifier de par delà le bien et le mal, Cronenberg cherche sempiternellement la perte, la dissolution dans un doute coupable. Comment de fait appréhender ses messages, saisir l’importance de son questionnement ? Doit-on se laisser aller à une lecture séparée de ses artifices ou bien se plonger dans le ressenti ? Voilà la réelle difficulté qui se pose lors de l’expérience A History Of Violence, hésitant entre mise en abîme ironique et vacuité désarmante. S’ouvrant sur un long plan séquence fascinant, le film du réalisateur canadien pose avec tact une sorte de voile pesant, habile mise en place d’une tension opaque qui ne demande qu’à éclater. Néanmoins, et malgré l’arrivé impromptu d’un indice sanglant quant au futur propos, cet état de paix trompeur s’étire au gré de la description de la vie de Tom Stall. Père de famille typique et quelque peu désabusé, ce dernier se contente de sa sphère familiale passionnée transpercée de journées de travail joyeusement mornes. Un amas de certitudes pleines qui éclate bruyamment lors de l’entrée en scène de deux tueurs particulièrement sauvages décidés à empiéter sur la tranquillité de Tom. Exécutant froidement cette double menace avec une maîtrise dérangeante, le serveur apathique devient rapidement un super héros local auréolé d’un respect construit de toutes pièces par les médias. Projeté malgré lui dans une dimension créatrice de personnalité il va dès lors appartenir à sa popularité et subir les conséquences de son accès de fureur. C’est en ce sens que A History Of Violence opère sa première percée dans sa critique insolente du mode de vie américain placée sur deux axes, à savoir la banalisation de la violence et la conservation d’un idéal de vie sociale par tous les moyens. Visages décharnés et inhumains se succèdent au gré de gros plans hurlant leurs propres relents macabres et chirurgicaux. Un souci de démonstration trébuchante, malsaine émane de ces flashes coups de poing , qui ne peuvent pourtant pas se résumer à la fascination de Cronenberg pour la chair et la monstruosité dans l’humain. Le ridicule fait également partie de ce bal mortuaire, relayé par la galerie édifiante de figures animées maladroitement d’articulations peu fiables et de spasmes grotesques. Jusqu’au cliché assumé de l’homme mystérieux à la cicatrice et l’œil de verre, incarné ici par un Ed Harris au calme imposant.

histbarSourd combat d’un père désireux de sauvegarder ses acquis, le film projette en toile de fond le témoignage clair d’une société fondée sur une histoire violente. Jouant sur les mots entre la vision littérale de son titre et sa forme plus éloignée pour les spectateurs francophones (A History Of Violence est une expression signifiant un passé trouble), le réalisateur dévoile une construction de la quiétude sociétale nécessitant le recours à une forme de brutalité. Celle-ci marquant par là même au fer rouge l’édification de la nation américaine. Le recours à la violence est ici vu comme une rencontre difficilement évitable, voire liée à la fatalité, perdant du coup un possible aspect séduisant. Chaque acte marqué par ce sceau bestial apporte des conséquences peu enviables, aboutissant à un rejet, une peur, une perte. Cronenberg découpe des arabesques noires et blanches, bonnes et mauvaises dépassant la légitimation de l’acte combatif pour en faire une constante au creux d’une vie ne l’empêchant pas de se recréer de manière bancale. La scène finale peut de fait se voir comme l’aboutissement désiré d‘une cavalcade meurtrière, juste mais souffrant d’un manque de conviction. Cette soumission au destin distillée à travers la dualité du personnage principal reste l’une des constantes de l’œuvre du cinéaste apparaissant surtout dans La Mouche dans l’irréversibilité tristement terrifiante baignant le film, doublée ici du sentiment de reproduction inconscient, quasi génétique de cette fascination. Un glissement ténu vers le fantastique qui ne s’aventure au final que dans un cul-de-sac émotionnel et narratif, laissant de côté un fils déviant pour cheminer sur les voies peut-être plus réflexives de l’influence du récit médiatique sur le rapport à la violence, rendue secondaire, risible, voire indépendante de toute situation.

histmortrnPlus que le héros, la notion de l’héroïsme est questionnée par le passé jeté au visage de Tom. Déambulant au cœur même d’une coexistence interne, le père de famille interpelle, brise l’identification première du spectateur pour révéler un statut déstabilisant et déclencheur du basculement. Déjà ébauché sans réelle intelligence dans Incassable, le fantasme vicié du super héros prend tout son sens dans A History Of Violence, dénué d’artifices étouffant et de lourdes symboliques. Tom se découvre, retrouve sa nature dans une mutation esquissée lestement au détour d’une scène magistrale, brassant des sentiments mêlés de peur et de respect imposé à l’humain en tant qu’être. La monstruosité s’étend brutalement, recouvre les limites physiques et psychologiques de l’homme sans bruit ni transition. Une cassure nette, organique, ponctuée de magnifiques plans serrés sur une fenêtre constellée de mouches, cherchant le cadavre d’un personnage désormais disparu. La violence semble planer, se poser au gré de symboles christiques expiatoires sortant de volutes d’ombre dans une fureur rude face à laquelle Cronenberg refuse de détourner le regard. Pourtant, sous cette croûte rugueuse et passionnante se dissimule une simplicité totalement désarmante. Laissant s’enrouler jusqu’à l’essoufflement un scénario sans relief autour de dialogues étonnants de banalité, A History Of Violence semble désirer se couper de toute communication avec le spectateur.

Malgré une idée de départ forte et une démonstration stupéfiante de maîtrise au niveau de la réalisation, le film peine à « emporter » le public avec lui. Saisissant, certes, captivant peut-être, il reste tout de même très extérieur, se moquant des tentatives désespérées de décryptage actif. Dépositaire d’une « seconde partie » (le voyage à Philadelphie) perdant en quelques scènes la saleté fascinante et angoissante pour la remplacer par un passage éclair à travers un mur de répliques insignifiantes et de non-dits assez pesants et prévisibles, le film de Cronenberg se perd dans sa propre sobriété de fond. Une œuvre schizophrénique se dessine alors petit à petit, nous laissant face à ce même questionnement : Une complaisance dans la facilité avec comme justification intellectuelle de possibles pistes masquées s’adressant à une réflexion qui n’a peut-être pas lieu d’être ou bien une plongée démoniaque et tétanisante dans une critique acerbe de sa propre existence et de la société ? La réponse est sans doute dans cette espèce d’incapacité à avoir su concevoir un récit « acteur ». A History Of Violence est un film surprenant, terrifiant, parfois génial mais qui ne parvient pas à trouver des bases suffisantes pour faire tenir son propos labyrinthique, auréolé de carences de construction profondes.


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