Le blasphème punit par la loi?

La publicité détournant la Cène, après avoir été interdite en Italie, se voit maintenant censurée en France. L’association “croyances et libertés” avait mené l’affaire devant les tribunaux, et jeudi 10 Mars, elle obtenait gain de cause devant le tribunal de grande instance de Paris.

Concernant le détournement de la Cène par l’agence de publicité de Marithé et François Girbaud (pour vous convaincre de leur talent, allez faire un tour sur leur très beau site - et notamment sur leur étrange hell-heaven dimension) l’avocat de l’accusation déplore une démarche “blasphématoire” et dénonce “l’utilisation mercantile d’un acte fondateur”. La publicité avait été publiée en décembre dans des magazines féminins mais c’est la réalisation d’une immence affiche publicitaire de 400 mètre carrés (!), exposée sur l’avenue Charles de Gaulle, qui a déclenché les hostilités, au début du mois de mars.La conclusion du tribunal était la suivante: la publicité détournant la Cène est “un acte d’intrusion agressive et gratuite dans les tréfonds des croyances intimes” ajoutant que “l’injure ainsi faite aux catholiques apparaît disproportionnée au but mercantile recherché”.

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L'affiche de Larry flint, en 1996, avait été interdite.

Le processus de symbolisation.

“On peut dire que ces images emblématiques fonctionnent comme des miroirs de ce qui est pour chacun d’entre nous indicible. Nous ressentons des choses que nous n’arrivons pas à formuler avec des mots” Serges Tisseron.

La foi ne peut pas se démontrer; le discours logique échoue à restituer l’absolu. C’est peut être de là que vient l’importance pour la religion de se constituer un patrimoine d’images ou d’oeuvres (et pas seulement de textes) qu’elle ressent comme emblématiques, qui sont un autre moyen que les mots pour tenter d’atteindre l’intuition de valeurs transcendantes et de Dieu.

La cène n’est pas un simple tableau représentant un passage capital de la Bible, pour l’Eglise, il devenu un symbole fort du christiannisme, emblématique de cette religion. Les images de ce type peuvent jouer un rôle de cohésion au sein de la communauté religieuse, de “colle sociale” comme le dit Serges Tisseron. Un lien se crée entre les divers membres d’une communauté qui trouve là (entre autres) un point de rencontre à leur sensibilté et à leurs croyances, un repère cristalisant leur sentiment d‘appartenance à une même vision des choses. L’image peut inspirer une émotion puissante, qui va nourrir la foi du croyant. Ces images sont commes des guides, une sorte de référence appartenant à l’histoire de l’église, de la même manière que cette dernière s’appuie sur les textes de la Bible pour maintenir sa cohésion et fonder son identité. Les images ou les oeuvres que la religion a “greffé” à son patrimoine culturel et à son histoire joue aussi ce rôle, et participent à la construction et au maintien de l’identité du christiannisme.

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Ave maria, film de Jacques richard sorti en 1984. L'affiche sera censurée.

De la symbolisation au sacré

De telles images contiennent donc une part de transcendance, elles tâchent de réussir là où échouent les mots, elles semblent véhiculer l’impensable, l’informulable, l’intuition d’absolu à laquelle se raccroche la foi. Mais la vie de Jésus, incarnation de Dieu, a donné soudain chair à cette absolu, lui confèrant une réalité (du moins pour les croyants), une “preuve”. Le sacré est une sorte d’absolu attesté par une manifestation divine. Le tableau est devenu une sorte d’indicible sentier spirituel permettant à ceux qui reconnaissent son caractère emblématique, symbolique, d’y caresser l’intuition de Dieu. Comme si la fresque parvenait par une étrange alchimie a “invoquer” l’ombre de l’essence divine.

La dimension transcendante et sacrée de la siginfication d’une oeuvre implique néanmoins, pour subsister, que cette image ne soit jamais réutilisée dans un autre contexte. Il faut s’assurer que cette image aura toujours le même sens; le seul moyen de s’en assurer et de s’approprier l’image, et c’est précisément ce que fait l’Eglise, qui parle du tableau de Leonard de Vinci comme si elle lui appartenait. Elle s’en réserve l’usage, pour être certaine que le signifiant (le support du tableau, sa composition) soit irrédiablement lié au signifié, aux valeurs qu'elle y rattache. L’Eglise agit donc comme le propriétaire exclusif de ces images religieuses et refusent le droit à quiconque de s’en emparer à d’autres fins que celle ci. La définition d’un espace sacré débute. Avec la religion, l’absolu devient donc intouchable, inviolable, on ne peut le remettre en question et il devient sacré. Détourner une oeuvre déclarée sacrée devient alors profanation, blasphème. (car remise en cause de son lien secret avec la divinité)

C’est pour ces raisons qu’un usage mercantile d’un oeuvre emblématique est combattu par les évêques, car une telle utilisation entraîne nécessairement un amoindrissement de la portée symbolique de l‘oeuvre, sa désacralisation. En ces temps où le christiannisme est déjà considérablement affaibli, les évèques voient sans doute dans l’action en justice une manière de défendre le christiannisme, non pas seulement pour ce cas précis (l‘affaire marithé et françois Girbaud), mais en tâchant de faire en sorte que tourner les images religieuses en dérision ne deviennent pas une habitude des publicitaires.

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L'affiche d'Amen, de Costa-gravas, avait suscité la colère des évêques, mais le tribunal rejettera sa demande d'interdiction.

La défense d’un domaine sacré implique nécessairement la censure.

c’est sans doute ainsi que naît la censure de la religion, qui pour défendre cet espace sacré, inviolable, pour assurer la bonne santé et l’identité forte et unie de l’Eglise, s’est permit tout au long de l’histoire d’interdir toute oeuvre qui remettrait en cause ce domaine, censurant des livres ou des oeuvres “subversives ou profanes” (ou tout bêtement en brûlant des intellectuels, lors des siècles précédents). On pouvait justement entendre aux informations, il y a quelques jour, que le livre "Da vinci code" était mis à l'index par l'Eglise, ce qui signifie qu'elle déconseille aux chrétiens de le lire. Cette position de la défense du sacré pose un probleme car elle peut dériver en réalité en fascisme moral, dans son application la plus impitoyable. L’interdiction de toute remise en cause de ce sacré peut représenter en cela un danger pour la liberté de pensée.

L’avocat de l’agence Air Paris plaidera que ce n’est pas le “siginifié” (c’est à dire le message religieux lié au tableau ) qui a été détournée, mais son “signifiant” (le support du tableau lui même, la composition mathématique et mintieuse de l’oeuvre) “ce qui a servi de support, c’est l’oeuvre de Leonard de Vinci, absolument pas le texte de l’évangile” dit-il. Mais ce droit lui a finalement été refusé par la loi, le fait d’avoir reproduit la composition légendaire de Léonard de Vinci dans un cadre publicitaire a été considéré comme une offense à la foi et “aux croyances intimes des catholiques” méritant une censure totale. Le sacré implique la censure pure et simple, et, en dépit de son nom, l’association “croyances et liberté” a bien pour but d’interdire l’utilisation d’une partie du patrimoine culturel mondial par quelqu’un d’autre que par l’Eglise.

Ce n’est pas la première intervention de “croyances et libertés” qui avait déjà réagit en 1997, lorsque Volkswagen avait détourné... la Cène, pour une campagne publicitaire destinée à leur nouvelle Golf. Les même raisons avaient été invoquées, et l’association avait reproché à Volkswagen de lui avoir chaparder le tableau de Léonard de Vinci (car c’était également la Cène vu par De Vinci qui était en cause), allant jusqu’à évoquer de la “contrefaçon”. “Croyances et libertés” avait demandé 1000 francs de dommages et intérêts par affiche, soit environ 3 millions de francs! La procédure judiciaire fut interrompue puisque, avant que le jugement soit prononcé, Volkswagen retira ses affiches et accepta de verser une somme d'argent au secours catholique.

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La publicité de vokswagen en 1997.Voir la lettre ouverte de Mgr Billé, où il compare le fait de détourner la Cène à de la contrefaçon. Il y affirme l'interdiction morale de détourner tout symbole de la foi.

Liberté de croyance versus liberté d'expression

“Il y a la liberté de création, mais elle doit être confrontée à la liberté de croyance de l’Eglise. la liberté ne peut pas être à sens unique” dit Jean Michel Di falco, évêque.

On peut s’agacer de voir les chefs-d’oeuvres de l’esprit ouverts à un usage commercial et la Naissance de Vénus servir à vendre des bidets. Mais tradionnellement, ce patrimoine symbolique est libre de droits. Il doit le rester au nom même de la liberté d’esprit qu’il a contribué à inventer” écrit Gérard Dupuy dans libération.

Loi du 29.12.1979 sur les publicités de rue, article 1:“chacun a le droit d’exprimer et de diffuser informations et idées, quelle qu’en soit la nature, par le moyen de la publicité.”

Dans cette déclaration de L’évêque Jean Michel Di Falco, ci dessus, il ya quelque chose d’implicitement convenu qu’il convient immédiatement de rectifier. En effet, en aucune façon le détournement de la Cène n’est une atteinte à la croyance. Elle détourne non pas la croyance ou la foi mais des symboles de la croyance et de la foi, ce qui est différent. La foi reste du domaine de l’intime et de l’informulable, de l’intouchable. En ce sens strict, la liberté de croyance n’est pas menacé par la liberté d’expression de la publicité, même si la liberté d‘expression peut confronter les croyants à des discours susceptibles de les blesser. Tout comme un athée peut d’ailleurs s’estimer choqué par le prosélytisme de l’Eglise catholique.

Si on comprend que défendre ses symboles est pour l’église une question de survie, on comprend moins que notre état qui se veut laïc (la république ne reconnaît aucun culte) ait finalement pris position en faveur de la défense du sacré, en interdisant complètement la publicité de l‘agence Air Paris. La justice d’un état laïc se devait elle de favoriser une protection absolue des icônes de l’Eglise plutôt que la liberté d’expression d’une publicité et la libre utilisation du patrimoine culturel mondial?

PS: Qui est l’homme présent sur le tableau?

La présence de cet homme s’expliquerait par l’hypothèse évoquée dans le roman de Dan Brown, “le Da vinci code”. Le monde:“Jésus aurait épousé Marie Madeleine, la pêcheresse repentie. Un secret que l’église catholique aurait caché pendant des siècles par pure mysoginie. mais Léonard de Vinci l’aurait révélé dans ses tableaux. l’homme dévêtu sur l”affiche n’est autre que le double masculin de Marie-madeleine...” Le personnage orginal de la Cène est censé être l’apôtre saint jean, mais on remarque ses traits extrêmement fins. La version de Marithé et François Girbaud accrédite donc indirectement la thèse selon laquelle Jésus était marié. Sur le tableau de Leonard de vinci, les traits de ce personnage ambigus.

Source: le monde pour les propos rapportés du procés, libération pour le point de vue de Gérard Dupuy et de l’évêque du GAP, la conférence de Serges tisseron sur les images emblématiques.

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