Le film de Wang Bing se déroule à Shenyang dans la chine profonde, autour et dans Tiexi Qu, un gigantesque complexe industriel né du temps de l'occupation japonaise. Les habitants de ce lieu sont les acteurs du film.
"A l'Ouest des rails" est un film engagé, dans le sens où le réalisateur et la caméra font réellment corps avec "le sujet". Le cinéaste vit au rythme des lieux qu'il visite, il n'installe pas de dispositif, il est accueilli, écoute, c'est un ami discret. Les gens qu'il suit et filme, font ce qu'ils ont à faire . Ils sont dans leur rythme de vie même s'ils se tournent parfois vers la caméra pour dire des choses qu'ils considérent comme importantes : "Filmes cet endroit. Il n'en restera bientôt plus rien." La forme de l'oeuvre comme les lieux filmés, les systèmes comme les hommes qui les vivent, tout est sur le point de sombrer. En Chine, le prolétariat n'est plus la base de l'économie. Ce film ,qui vit réellement dans son impuissance la fin d'un système, en est donc un constat. Le but de l'oeuvre n'est pourtant pas vraiment de faire changer les consciences (Wang Bing dit lui même qu'au départ il ne filmer ses usines que pour s'entrainer), car elle n'a pas était vue par ceux qu'elle pourrait faire réagir, les habitants de Shenyang ou même le peuple chinois.
Il s'agit là d'un drôle de phénomène : des jeunes cinéastes chinois qui filment un monde, qu'ils ne peuvent réellement montrer aux gens qui le peuple.
Wang Bing comme Jia Zhangke est un cinéaste de festival, la majorité de son public est cinéphile. Pourtant ce qu'il montre ne se justifie pas uniquement par son art mais surtout par le mouvement de la vie. Son oeuvre peut-être qualifié de "réaliste", car les artifices sont réduits.
C'est un cinéma qui semble se dérouler en "direct" comme le dit si bien Dominique Païni (l'ex-directeur de la cinémathèque française) dans les bonus du DVD du film. Ce qui ne signifie pas que le point de vue soit noyé, comme pour les émissions dites de réality-tv (ce qui fait l'aura de la réality-tv ce n'est pas la substance du monde filmé, mais le médium, le média, la télé elle même). Chez Wang Bing, à-priori, ce qui semble vibrer dans l'image c'est le lieu, pas le prétexte, pas l'aspect glamour que pourrait faire revétir l'image aux choses, aux phénomènes.
Ce cinéma vise-t-il un public, c'est-à-dire cherche-t-il à répondre à des attentes, ou se contente-t-il de se faire, comme on peut se contenter de s'exprimer à soi autant qu'aux autres? En fait nous le savons assez bien, du moins on nous l'a assez souvent répété "je est un autre".
Wang Bing fait un geste qu'il croit nécessaire, un geste instinctif. Il a une caméra , il regarde, garde en toute conscience se qui se déroule devant ses yeux. En nous contentant d'être à Shenyang au moment du tournage du film, nous aurions peut-être pu ressentir l'idée, la sensation que tente de nous procurer les neuf heures du film... "peut-être", rien n'est moins sûr. Le cinéaste, "cet homme à la caméra" a l'avantage de ne pas être pris au dépourvu, il suit les événements. Mais nous n'avons peut-être pas tous cette rigueur, cette lucidité du regard. "A l'ouest des rails" est une oeuvre singulière guidé par la nécessité de son contexte.

wootsuibrick ( suite au prochain numéro)