Non content d’instaurer des couvre-feux, d’être réélu dans les fines limites d’une démocratie chancelante, et de perpétrer une guerre « de l’ombre », possédant cette appellation du fait de l’intérêt que les médias et les gouvernements étrangers y placent, le président de la Russie, Vladimir Poutine, vient de repousser drastiquement le peu d’avantages demeurant encore dans les mains d’une population guindée. Soumise à un main-mise du gouvernement sur l’ensemble des médias nationaux, cette dernière, tout du moins les retraités, bénéficiait néanmoins d’un système sociale ouvert et destinée à améliorer une vie quotidienne pas toujours optimiste. En fait, les travailleurs à la retraite, les anciens combattants, ainsi que toutes les personnes qualifiées de « héros » de guerre ou de travail, fiers représentants de la nouvelle Russie par le prisme d’une époque révolue tout autant que glorieuse, disposaient jusqu’à maintenant d’une gratuité des principales aides nécessaire à une inclusion optimale dans la société, et surtout vectrices d’une autonomie salvatrice. S’ouvraient alors à eux la culture avec des entrées libres dans les manifestations publiques, la santé, à l’aide de cures et de la distribution de médicaments, sans oublier des loyers modérés, et un accès au réseau téléphonique au coût très amoindri. Vestige d’une garantie sociale, cette construction s’est vue mise à bas le 3 août dernier par le vote d’une loi interdisant dorénavant la poursuite de ce statut pratiquement unique. Cette prise de décision est apparue clairement comme une révolution historique, conduisant à un soulèvement massif d’une population lassée par l’autoritarisme de Poutine. Effectivement, dans une tentative de masquer un tantinet ce retrait d’avantages probants, le dirigeant russe a décidé de fournir désormais un complément financier à la retraite de chaque personne en fonction de son ancienne activité professionnelle et des besoins. Par exemple, concernant les fonctionnaires de police (qui bénéficiaient également de ces facilités financières), ces derniers touchent désormais une sorte de prime de plus ou moins trente euros, destinée aux transports en commun, par mois.

Une compensation légitime pourrait-on se dire, mais, à la vue des différentes crises financières touchant le monde économique général, et la Russie en particulier, la confiance en un supplément non matériel et soumis à aucune variation de taux ou de politique économique s’évapore face au pécule instable désormais fourni. De plus, parmi les 20 millions de personnes qui vont bénéficier de cette nouvelle forme « d’aide », nombreuses seront les inégalités facilement estimables. En effet, ce complément sera en grande partie géré par les autorités régionales, ou par les fonds du budget fédéral pour 13 millions d’autres individus. De ce fait, des disparités vont évidemment se créer, d’une part  cause des différences de gestion monétaire des régions, et d’autre part à cause de la séparation des versements nationaux et régionaux. Le complet délabrement de cette théorie apparaît ensuite clairement lorsque les autorités évoquent le fait que les avantages pourraient être conservés sous certains arrangements dans quelques lieux. De même, le gouvernement pourrait se montrer plus souple envers les travailleurs venant effectuer leur activité professionnelle à Moscou, dans une volonté évidente de ne pas couper le dynamisme de la capitale. On se retrouve donc devant une sorte d’imbroglio peu défini, une signification vaporeuse, due à la suppression brutale et non-réfléchie d’un système sûrement trop permissif pour les autorités, et favorisant l’incompréhension, indispensable dans un besoin de fournir l’image d’une tête pensante seule capable de comprendre une situation et d’en faire profiter chacun. Une ambiance trouble et incertaine et l’un des moyens les plus élémentaires pour mettre en place une fonction incontestable et surtout autoritaire. Dans le même ordre d’idées, malgré des demandes d’explication claires dans de nombreux communiqués afin de clarifier la situation, le gouvernement demeure assez muet.

Et que faire quand un peuple considéré comme assez ignorant se rend compte d’une telle suppression ? Tout simplement créer une décrédibilisation ou pire encore une tentative d’intimidation. A ce sujet, le groupe de manifestation nommé «Ceux qui marchent sans Poutine » (scission du groupe pro-gouvernemental « Ceux qui marchent ensemble ») et se rangeant aux côtés des contestataires retraités, fonctionnaires, ou encore communistes, s’est vu rapidement attaqué idéologiquement par « Ceux qui marchent ensemble » les désignant comme des illettrés, coupés de la « vraie » culture du pays, et surtout comme des personnes n’aimant pas la patrie, ce qui est bien évidemment le reproche le plus fort au sein d’un pays encore plongé dans une fierté aveugle par le biais de la volonté de nombreux dirigeants. De plus, Mikhaïl Obozov, leader du groupe « Ceux qui marchent sans Poutine » s’est vu contacté par le doyen de sa faculté, lui indiquant que s’il rencontrait des problèmes avec ses professeurs, ils ne devraient sans prendre qu’à lui-même. Une pression digne de celles présentes dans les années les plus sombres de la Russie, et qui nous ramènent au fait que de nombreux étudiants sont approchés par le FSB dans le but avoué d’espionner leurs camarades suivant des critères particuliers. Comment de ce fait justifier le statut de démocratie ? Lorsque le peuple subit un altération de sa liberté de choix, la mise en place d’une atmosphère de délation et de malaise, de quelle manière peut-il encore se sentir libre de diriger sa propre existence et de se sentir lui-même dans une société où sa place se définit automatiquement de manière de plus en plus serrée, stricte, et stérile. La démocratie naît lorsque la personne même se sent capable de ressentir une capacité de gestion de la société lui permettant de se définir par le filtre du groupe, qu’elle est capable de comprendre et d’apprécier une situation mettant en jeu sa construction. Le danger vient de l’assombrissement conscient afin d’éviter les prises de conscience. C’est un peu ce qui se passe pour le moment en Russie. Espérons que ces manifestations clarifient un sujet, lui aussi tentaculaire et voilé.

"Allez, je suis fou, aujourd'hui tout est payant !"